Friday, July 17, 2015

L’amour


 A man may sing a song with expression and without expression. Then why not leave out the song - could you have the expression then?

Wittgenstein

1
L’amour ne commence d’une façon sérieuse que lorsque les motivations sexuelles s’effacent. Jusqu’à là il ne s’agit pas d’amour. On peut même dire que jusqu’à là tout se réduit à la fatalité - ou devrais-je dire malédiction? - biologique, à un commerce d’apparences, à un échange d’illusions et d’espoirs, d’enfantillages et de curiosités. C’est, au fond, un agréable et naïve carnage, tout au plus. Parfois plein de maladresses.

C’est ce que je pense parfois. Et puis je n’en suis pas si sûr, j’en doute. Mais je sais qu’aucun mot n’a jamais deux fois la même signification, moins encore la même importance, ça je le sais. Les sentiments ne se répètent pas. Jamais deux fois. Nous manquons de vocabulaire. Peut-être manquons-nous aussi de sentiments ou de sensibilité, notre capacité de sentir et de comprendre ne s'exerce qu'à l'intérieur de frontières trop restreintes. Peut-être, je ne sais pas vraiment.

Les mots sont des êtres malléables, cependant, aux contours fluides, imprécis. Élastiques, ils s’adaptent et se conforment aux sentiments et aux sensations. En apparence, au moins. D’ailleurs nous nous en servons des mots sans trop réfléchir, la plupart des fois, à l'ambiguïté de nos propos, au manque de rigueur de nos impressions e de nos jugements. Et la vie suit son cours comme si tout était à sa place, comme si nous étions sur la bonne voie, comme si en fait il n’y avait pas devant nous un problème à résoudre.

Il se peut que nous sachions que par rapport à l’expérience elle-même, par rapport à la réalité qu’ils sont censés vouloir nommer et rendre claire, les mots n’aient qu’une valeur secondaire. N'est-ce pas que souvent on dit une chose alors qu'en agissant on fait tout le contraire?

2
Je me disais cet après-midi que je ne me souviens pas d’avoir jamais aimé ni d’avoir jamais été aimé. Mais qu’entendais-je par amour lorsque cette idée est venue déranger ma tranquillité?

En fait je crois que j’ai aimé et que j’ai été aimé. Je m’en souviens parfois. Je peux douter, bien entendu : était-ce de l’amour, vraiment ? Mais je déteste les complications, j'ai horreur de gaspiller mon temps à philosopher. Bien sûr que j’ai aimé. Bien sûr que l’on m’a aimé.

C’est quoi l’amour, en tout cas ? Une forme d’attachement physique à une autre personne ?  Probablement. Certainement. Il est difficile d’imaginer que l’amour ne soit pas l’amour d’un corps. Mais le corps n’est que la forme matérielle de la personne, une preuve visible de son existence. Il faut donc croire que l’amour n’est pas seulement ou exactement l’amour d’un corps, l’attachement à un corps. Je le crois sincèrement. Ce que l’on aime dans le corps n’est que la personne invisible qui l’habite. C’est pour cette raison que l’amour peut subsister – et subsiste parfois, il le semble -  malgré le vieillissement du corps, malgré les changements intervenus dans la forme ou l’apparence du corps, malgré la disparition du corps.

Combien de fois n’ai-je pas senti l’amour naître en moi de l’admiration que je ressentais devant l’intelligence, la joie de vivre, la ténacité, d’autres qualités morales d’une personne ? Il n’est pas difficile de comprendre ce qui se passait : les yeux, la bouche, le visage, les mains, les jambes, le corps dans sa totalité n’étaient que la forme matérielle que prenait l’être par ailleurs invisible de la femme qui était assise en face de moi ou à mes côtés. L’esprit et le corps ne faisaient qu’un et dans le corps de la femme que je regardais et que je touchais j’aimais en fait sa personne.

3
Une question se pose maintenant, inévitable : si ma perception des qualités morales de la personne se modifie, est-ce que ma perception de son corps, ma relation avec son corps, subiront aussi un changement ? Je veux le croire. Je dois préciser, cependant, que ce n’est pas exactement parce que le corps - ses manières, sa façon de se comporter - aura en quelque sorte confirmé, matériellement, mon changement d’opinion sur les qualités morales de la personne que ma relation avec lui peut changer. Je suis convaincu, en effet, que le corps et les qualités morales de la personne sont des êtres indépendants qui, quoi qu’en disent les psychologues, entretiennent entre eux des relations difficiles à saisir. Si le rapport de cause à effet – à tout changement moral correspondrait un changement adéquat dans le comportement du corps - est impossible à détecter, alors je peux aimer le corps seul ou la personne seule sans établir des rapports de signification entre eux et entre mes deux façons de les aimer.

Et pourtant j’ai bien affirmé à un certain moment que la manifestation visible de la personne morale se faisait dans le corps. Je n’ai pas changé d’avis, mais je ne crois pas nécessaire de revenir sur ce sujet pour éliminer la contradiction (qui peut être réelle ou seulement apparente).

J. E. Soice

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