Saturday, January 11, 2014

Les Doutes d’Eurydice


S’il voulait vraiment m'avoir de retour 
il n’avait qu’à ne pas regarder en arrière. 
Je ne doute pas de sa sincérité quand il a 
voulu que je revienne. J’étais devenue une 
partie de lui-même, je lui manquais. Nous 
n’avions pas eu le temps de jouir de notre 
bonheur. Je lui ai été arrachée et il ne pouvait 
pas l’avoir prévu. Il ne s’y attendait pas. Il a 
souffert. Je le crois sincèrement. Puis le temps
est passé et il a, pendant un moment, fini par
se faire à l’idée de mon absence. Il a compris
qu’il pouvait, après tout, vivre sans moi et sans
moi continuer à chanter ses poèmes, à jouer de
sa lyre. Il a appris à se passer de moi, qui peut
l’en blâmer ? Oui, la souffrance revenait de
temps à autre, parfois le soir ou la nuit, quand
il se réveillait seul dans son lit, parfois le
matin quand le soleil était une invitation
cruelle à jouir de la vie. Puis, je l’ai déjà dit,
la souffrance s’est atténuée. Sa poésie, sa
musique lui suffisaient. Il continuait de plaire
et il pouvait plaire sans moi. Est-ce que je lui
manquais quand même ? Este-ce que lorsqu’il
se trouvait seul avec soi-même il lui arrivait
de pleurer ma disparition ? Aucune femme ne
pourrait, dans son cœur et dans son imagination,
me remplacer, je veux bien le croire. Et un jour
l’idée lui est venue de s’adresser à ceux qui
m’avaient prise et maintenant jouissaient de
ma compagnie. Nous n’avions pas eu le temps,
il est vrai, d’aller jusqu’au bout de notre amour.

Les dieux l’ont écouté, il les a convaincus, sa
douleur leur a semblé vraie. Ils ne voulaient
pas eux non plus se séparer de moi. Mais ils
ont fait preuve de générosité. Ils savaient que
de toute façon ils auraient toujours le dernier
mot et que mon absence ne serait jamais que
provisoire, n’est-ce pas ? Je reviendrais chez
eux tôt ou tard, le temps n’est d’ailleurs pas
pour eux la même chose que pour nous les
humains. Ils ont cédé, peut-être attendris,
et il lui a été accordé de venir me chercher.
Et il est venu. Il aurait mieux fait de rester
là où il était et de se contenter de son destin.

Les dieux lui avaient posé une condition : tu ne
douteras pas ; tu feras preuve de patience ; elle
marchera derrière toi mais tu te garderas bien
de regarder en arrière ; ne nous désobéis pas, tu
auras tout le temps de l’avoir pour toi tout
seul plus tard. Pourquoi l’ont-ils mis à l’épreuve ?
Étaient-ils jaloux ? Savaient-ils qu’il ne serait jamais
assez bon pour respecter ce qui avait été convenu ?
Voulaient.-ils qu’il mérite leur divine générosité ?
Je n’en sais rien moi-même, je l’avoue. Je ne peux
pas croire que j’ai été disputée par les dieux à
Orphée. Cela est possible, pourtant. Et lui il aurait
du être prudent, il aurait du se méfier des dieux et
de leur souvent joyeuse frivolité. Car ils ne tiennent
pas les humains en grande estime. Non, de moi il
n’avait pas besoin de se méfier, de moi il n’avait
rien à craindre. Je lui ai toujours été fidèle et
dévouée et à nouveau je me réjouissais d’aller à
sa rencontre. Je serais, comme avant, sa muse et
sa tendre et fière compagne. Il m’avait fallu, dans
mon esprit, me faire à l’idée de retourner dans le
passé, de reprendre mes humaines émotions, il est
vrai. Quel plaisir pourrais-je encore connaître, moi
qui avait accédé à une autre forme de l’être et ne
pouvais plus regarder ce qui était humain qu’avec
une sorte d‘incompréhension? Et à nouveau je
n’ échapperais pas à la douleur, car telle est notre
condition et notre nature que la souffrance finit
toujours par nous trouver et nous accabler. Je
serais à nouveau mise à l’épreuve. Le paisible état
de grâce que j’avais trouvé après la mort me serait
enlevé. Y a-t-il pensé, à tout ce que je faisais pour
lui ? Ou a-t-il pensé à lui-même seulement ? En
tout cas il aurait du se connaître soi-même mieux,
il aurait du se surveiller. Il ne l’a pas fait, ce qui ne
me surprend pas. Il vit dans le rêve de la musique
et de la poésie, la réalité lui est devenue étrangère.
Il s’est donc comporté comme un adolescent étourdi,
incapable à vrai dire d’attendre. Une fois encore,
exaspéré, il n’a pas résisté à la pression du désir. Et
il a tout gâché, il a tout perdu. Il a été puni. M’a-t-il
regardée parce qu’ayant douté de son amour il a
voulu se rassurer ? Me voir lui aurait fait comprendre
ce qu’il en était vraiment. Mais cela je ne veux pas
le croire. C’est connu: les hommes ne savent pas
toujours ce qu’ils veulent, tantôt ils aiment une
femme et ne peuvent pas vivre sans son amour,
tantôt ils s’en fatiguent, n’ont plus rien à lui dire,
ne font plus attention à elle ni à ce qu’elle dit.
Mais lui il était la poésie et la musique, de lui on
attendait une attention passionnée et sans failles
à la vocation de l’amour. Les jeux sont faits, inutile
de continuer à imaginer ce qui aurait pu être au lieu
de ce qui est arrivé. Il m’a à nouveau laissée derrière
lui et à nouveau il a réussi, probablement heureux,
à vivre, obsédé par sa musique et sa poésie, sans moi.
Sa punition aux mains des folles Bacchantes ne m'a
pas réjouie. Leur jalousie, leur dépit étaient insensés.
Mais les Muses qui ont recueilli sa tête dans le fleuve
l'ont vengé. Et je crois encore écouter la mélodie de sa
voix le soir, quand la nuit tombe sur les sombres forêts
et une douce nostalgie envahit mon coeur resté humain.

J. E. Soice

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