Saturday, December 21, 2013

Elle est revenue


Canova


Eurydice est revenue car cette
fois-ci je me suis surveillé et je
n’ai pas regardé derrière moi. 
Que je ne pourrais jamais la
revoir était le prix à payer et
je le paie. Je ne me plains pas.
Elle a pu reprendre sa vie là 
où elle avait si brutalement 
été coupée. Elle pourra à
nouveau aimer et être aimée.
Elle pourra vivre et aimer la
vie. Je suis exclu de son
amour comme de ses jours,
de sa vue et de sa présence,
je le sais. Mais n’est-ce pas
le propre de l’amour que de
vouloir avant tout, au dessus
de tout, le bonheur de celle
que l’on aime ? Il n’y a plus
d’Orphée, Orphée est mort. Il
peut toujours chanter, mais
son chant ne sera que l’aveu
toujours voilé de son chagrin ;
car Eurydice sera toujours
celle à qui il parle, celle pour
qui il chante. Sans Eurydice
quelle peut être sa raison de
vivre? Elle le saura peut-être,
qu'elle est toujours aimée. On
lui parlera de la soif insensée
d’amour et du tourment qui
partout poursuit Orphée. Mais
lui, Orphée, n’a pas à se laisser
troubler par ce qu’on viendra lui
dire d’Eurydice : qu’on l’a vue
en ville dans sa belle robe bleu ;
qu’elle a parlé de lui et demandé
de ses nouvelles ; qu’elle l’aime
toujours et qu’elle en souffre;
qu’elle ne comprends pas son
absence ; qu’elle regrette, puisqu’
elle ne pourra plus le voir, d’être
revenue. De tout cela Orphée
préfère ne pas entendre parler.
Pour lui elle est l’absente qui
toujours sera présente, celle
qui à sa vie n’a jamais cessé
d’accorder du sens. Et loin de ses
yeux le mystère de sa personne
et de son existence jamais ne
cesseront de grandir. Car
l’amour est découverte et sans
amour l’arbre du corps et l’arbre
de l’esprit dépérissent. Eurydice
n’est pas morte dans son cœur,
ni dans sa mémoire, ni dans
son imagination. Car c’est elle qui
continue d'éveiller en lui le désir
insatiable des mots difficiles du
poème et de la mélodie de la
chanson. Il est mort pour l’amour
des autres femmes mais il a
accepté son destin et il ne
s’en plaint pas. Il s’est aveuglé
et enseveli pour qu’elle puisse
vivre. Mais parce qu’elle vit il
peut s’efforcer encore de vouloir
comprendre tout ce qui jamais
ne pourra être compris.

J. E. Soice

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