Wednesday, October 09, 2013

Madame Bovary



Moi aussi je croyais à
l’amour. J’en avais lu
dans les livres, j’en avais
entendu parler comme du
grand événement qui
changeait notre vie. Mais
est-ce que je l’ai trouvé,
cet amour-là ? Est-ce
que Charles a jamais compris
ce qui se passait, son
bonheur ? J’étais jeune
et belle, j’étais intelligente. Mais
est-ce qu’il s’en est
rendu compte ? On me
critique, on me condamne.
Que j’étais naïve d’avoir
cru à l’amour tel que le
racontent les romans,
que je me suis faite une
idée trompeuse des grands
plaisirs de la ville. Que j’ai
envié ceux  qui, fortunés,
vivaient dans les châteaux
et menaient une vie de rêve.
Bien sûr que si, que je les ai
enviés. Bien sûr que si, que la
ville et ses mystères m’a séduite
et alimenté mon imagination.
Je m’ennuyais, Messieurs et
Mesdames, je m’ennuyais.
Et si vous êtes contents de
votre destin médiocre, de vos
mariages sans amour, de
votre vie minable, eh bien, moi
je ne pouvais pas m’en satisfaire.
On peut me reprocher d’avoir
mal choisi mes amants, d’avoir
perdu le sens de la réalité et
de m’être endettée. Soit. Je ne
contesterai pas ces accusations.
Mais mettez-vous à ma place, si
vous pouvez. J’étais naïve, je
manquais d’expérience, j’avais
vécu au couvent et chez mon
père, je ne connaissais pas
le monde. Ce n’est qu’après mon
mariage que j’ai découvert la
vie telle qu’elle était. Il l’a dit,
Flaubert : moi et lui, c’est la
même chose, lui comme moi avait
cru à l’amour et aux promesses
que font les grandes villes. Et lui
comme moi a été déçu. D’ailleurs
vous y êtes aussi, dans cette
histoire. Ou vous croyez-vous
différents de lui et de moi ?
Détrompez-vous. Revenez sur
terre. Tout nous est promis avec
la vie et peu nous est donné. Je
ne sais pas si c’est un défaut
de la vie elle-même ou un défaut
de notre nature humaine. Quand
j’ai senti que l’amour était possible,
je me suis donnée. Vous vous
souvenez de cette après-midi chez
Léon où, en proie au désespoir, je
me suis sentie si malheureuse ? Je
me suis déshabillée brutalement,
arrachant le lacet mince de mon
corset, qui soufflait autour de mes
hanches comme une couleuvre
qui glisse. Flaubert l’a bien dit.
Aucun amour n’est suffisant pour
calmer en nous la soif d’absolu.
Nous pressentons le moment de
la plénitude proche et à notre portée.
Et puis non, il n’y est pas, il se dérobe
à la dernière minute. Et nous nous
trouvons les mains vides, le cœur
blessé, l’esprit s’est effondré.
Maintenant je le sais : rêver c’est
notre sort ; posséder, cependant,
ne nous est jamais permis. Et je
vous laisse à vos illusions, je
retourne là où j’appartiens,
au royaume de l’ombre.

(Le 5 Avril 2013)


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