Monday, April 01, 2013

Kierkegaard et Regine



Je l’ai follement aimée
mais mon amour n’était
pas digne du sien. J’aurais
détruit sa vie, je l’aurais à
jamais rendue malheureuse.
Elle aurait été trompée. Ce
que je ressentais était aussi

au-dessus de mes forces.  Un
dieu il m’aurait fallu avoir été
pour y voir clair et pour être
l’amant qu’exigeait un si grand
amour. Mon corps était le lieu
où il avait grandi. Et dans la
fébrilité de la découverte je

me suis égaré, mon destin a
été changé. La rendre heureuse
m’aurait été impossible. Me
contenter d’un amour pour
lequel je n’avais pas la force
ni les moyens ce serait la
décevoir, la trahir et me

vendre aux bourgeois et aux
prêtres qui faisaient la loi
dans la ville. Autour de moi
tout était mensonge et tout
était désordre, le monde avait
besoin d’être corrigé. Jamais
je ne me suis contenté de faire

part ni d’accepter ce qu’on
nous a donné comme si c’était
là la vérité de notre destin. Je
ne pouvais pas, ce serait trahir
Dieu et ma vocation, renoncer
à mon intelligence. C’était un
devoir que je ressentais envers
moi-même. D’autres diraient:

c’était sa malédiction. J’ai
donc dénoncé l’imposture et
j’ai mis ma vie en accord avec
mes convictions. Se fermer les
yeux pour aller de l’avant c’était
impossible, je n’ai jamais été celui
qui fuit la vérité ou la douleur.

L’amour n’est pas une cache ni
un refuge. C’est pourquoi je me
suis éloigné et l’ai laissée libre
(sans jamais cesser de l’aimer,
pourtant). Je me suis choisi un
destin privé de joie. Il n’y a
pas de place ici-bas pour la

joie, il faut se détromper. À
l’errance, à l’erreur nous
sommes tous condamnés.
Ce serait mieux de le savoir
d’avance, n’est-ce pas ? Toute
mon existence a été un long
apprentissage. Ils n’ont pas

voulu m’écouter, cependant.
Ce que j'attendais d'eux était
au-dessus de leurs ambitions de
ratés et d’exclus de la vie. Et
comme au milieu du chemin
je suis tombé, je n’ai rien pu
achever. Dans la douleur on
apprend. Mais ils n’apprennent
pas. Et j’en souffre encore.

No comments: