Friday, April 12, 2013

José Matias



J’étais censé, pour lui prouver
mon amour, la marier. Je ne
pouvais pas le faire. Elle était
devenue le rêve, comment la
ramener à la réalité ? Humain,

je n’étais pas à la hauteur de
la tâche. Je me suis enfui. Ce
qu’il a dit de moi, le petit prof,
les raisons qu’il a invoquées
pour expliquer ma conduite,

passent à côté du problème.
La philosophie ne peut pas
tout expliquer. Il a brodé sur
mon comportement et sur
mon destin il a dit des paroles

sensées peut-être. Mais la
gravité de la situation moi
seul pouvait la connaître.
Avez-vous essayé d’aimer une
ombre ? Avez-vous essayé

d’entrer dans le rêve pour y
prendre celle que vous aimez
et la ramener à la rude aspérité
du réel ?  Non, je n’avais pas peur
de voir se ruiner dans l’usure du

temps mon amour pour Elisa. Non,
je ne craignais pas les mesquins
détails du quotidien dans le mariage.
Vous n’y êtes pas du tout. Eurydice
elle était devenue pour moi : celle

que je devais ramener de la mort où
dans le rêve je l’avais ensevelie. Et
devenue réelle, je pourrais enfin
l’aimer. Mais la rendre réelle était
l’impossible tâche. J’y ai pensé, puis,

ayant appris que je ne pouvais que
faillir dans mon ambition, j’ai
préféré y renoncer. Je l’ai laissée
dans le rêve où elle appartenait.
Et j’ai voulu moi-même quitter le

rêve sans toutefois jamais y réussir.
Appartenir en même temps au rêve
et à la réalité est intenable. Peut-on
s’éloigner à jamais, cependant, de
celle que toujours nous caressons

dans notre cœur ? J’ai commencé à
boire, j’ai abandonné la maison, je
suis devenu celui qui n’appartenait
plus nulle part. Je la regardais de
loin : elle, le rêve. Mais ni l’âme

ni l’amour ne m’ont jamais faillis
en ces dernières années. Et mourir
n’a été pour moi que la fin du
tourment pour lequel il n’y a pas
de nom, la fin aussi de l’amer

plaisir de la passion, cette déesse
que jamais nous ne serons capables
de rendre humaine. Dans la mort elle
s’est approchée de moi en souriant, sa
tendre main a effleuré mon visage

meurtri. Mes yeux se sont fermés et
je l’ai prise avec moi enfin. Elle est
devenue à jamais l’aimée, celle dont
le si puissant amour avait eu raison de
mon faible corps, de mon faible esprit.


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