Saturday, April 20, 2013

J'eusse été trop heureuse (Lettres Portugaises)



Qu'on a de peine à se résoudre à soupçonner longtemps la bonne foi de ceux qu’on aime. Je vois bien que la moindre excuse vous, suffit, et sans que vous preniez le soin de m'en faire, l’amour que j’ai pour vous vous sert si fidèlement, que je ne puis consentir à vous trouver coupable,  que  pour jouir du sensible plaisir de vous justifier moi-même. Vous m'avez consommée par vos assiduités, vous m'avez enflammée par vos transports, vous m'avez charmée par vos complaisances, vous m'avez assurée par vos serments, mon inclination violente m'a séduite, et les suites de ces commencements si agréables et si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs, et qu'une mort funeste, sans que je puisse y porter aucun remède. Il est vrai que j‘ai eu des plaisirs bien surprenants en vous aimant : mais ils me coûtent d’étranges douleurs, et tous les mouvements que vous me causez sont extrêmes. Si j’avais résisté avec opiniâtreté à votre 'amour, si je vous avais donné quelque sujet de chagrin et de jalousie pour vous enflammer davantage, si vous aviez remarqué quelque ménagement artificieux dans ma conduite, si j'avais enfin voulu opposer ma raison à l'inclination naturelle que j'ai pour vous, dont vous me fîtes bientôt apercevoir (quoique mes efforts eussent été sans doute inutiles), vous pourriez me punir sévèrement et vous servir de votre pouvoir : mais vous me parûtes aimable, avant que vous m'eussiez dit que vous aimiez, vous me témoignâtes une grande passion, j'en fus ravie, et je m'abandonnai à vous aimer éperdument. Vous n'étiez point aveuglé, comme moi; pourquoi avez-vous donc souffert que je devinsse en l'état où je me trouve? qu'est-ce que vous vouliez faire de tous mes emportements, qui ne pouvaient vous être que très importuns? Vous saviez bien que vous ne seriez pas toujours en Portugal, et pourquoi m'y avez-vous voulu choisir pour me rendre si malheureuse? Vous eussiez trouvé sans doute en ce pays quelque femme qui eût été plus belle, avec laquelle vous eussiez eu autant de plaisirs, puisque vous n’en cherchiez que de grossiers, qui vous eut fidèlement aimé aussi longtemps qu'elle vous eût vu, que le temps eût pu consoler de votre absence, et que vous auriez pu quitter sans perfidie et sans cruauté : ce procédé est bien plus d'un tyran, attaché à persécuter, que d'un amant, qui ne doit penser qu’à plaire. Hélas! pourquoi exercez-vous tant de rigueurs avec un cœur qui est à vous ?Je vois bien que vous êtes aussi facile à vous laisser  persuader contre moi, que je l'ai été à me laisser persuader en votre faveur; j'aurais résisté, sans avoir besoin de tout mon amour, et sans m'apercevoir que j'eusse rien fait d'extraordinaire, à de plus grandes raisons que ne peuvent être celles qui vous ont obligé à me quitter : elles m'eussent paru bien faibles, et il n'y en a point qui eussent jamais pu m'arracher d'auprès de vous ; mais vous avez voulu profiter des prétextes que vous avez trouvés de retourner en France; un vaisseau partait: que ne le laissiez-vous; partir? Votre famille vous avait écrit : ne savez-vous pas toutes les persécutions que j'ai souffertes de la mienne? Votre honneur vous engageait à m'abandonner : ai-je pris quelque soin du mien ?

J’eusse été trop heureuse, si nous avions passé notre vie ensemble : mais puisqu’il fallait qu’une absence cruelle nous séparât, il me semble que je dois être bien aise de n’avoir pas été infidèle, et je ne voudrais pas, pour toutes les choses du monde, avoir commis une action si noire. Quoi ! vous avez connu le fond de mon cœur et de ma tendresse, et vous avez pu vous résoudre à me laisser pour jamais, et à m'exposer aux frayeurs que je dois avoir, que vous ne vous souvenez plus de moi que pour me sacrifier à une nouvelle passion? Je vois bien que je vous aime comme une folle ; cependant je ne me plains point de toute la violence des mouvements de mon cœur, je m'accoutume à ses persécutions, et je ne pourrais vivre sans un plaisir que je découvre, et dont je jouis en vous aimant au milieu de mille douleurs : mais je suis sans cesse persécutée avec un extrême désagrément par la haine et par le dégoût que j'ai pour toutes choses; ma famille, mes amis et ce couvent me sont insupportables ; tout ce que je suis obligée de voir et tout ce qu’il faut que je fasse de toute nécessité, m’est odieux; je suis si jalouse de ma passion qu’il me semble que toutes mes actions et que tous mes devoirs vous regardent. Oui, je fais quelque scrupule, si je n'emploie tous les moments de ma vie pour vous ; que ferais-je, hélas ! sans tant de haine et sans tant d'amour" qui remplissent mon cœur? Pourrais-je survivre à ce qui m'occupe incessamment, pour mener une vie tranquille et languissante? Ce vide et cette insensibilité ne peuvent me convenir.

Guilleragues, Lettres Portugaises, extrait de la quatrième lettre

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