Thursday, March 28, 2013

Une multiplicité d'ombres


Quel jeune homme, doué de quelque imagination, ne s’est senti captivé une fois par le charme du théâtre et n’a souhaité se trouver lui-même dans cette réalité factice pour se voir et s’entendre lui-même comme son double, pour se disperser entre tous les différents personnages qu’il est susceptible d’être, issus de lui et pourtant ainsi faits que chacun garde son unité ? C’est là un désir naturel de tout jeune âge. Seule l’imagination est éveillée à son rêve de personnalité ; tout le reste est encore dans un profond sommeil. Dans cette vision imaginaire de soi-même, l’individu n’est pas un personnage réel, mais une ombre ; ou plutôt le personnage réel est bien présent, mais invisible. C’est pourquoi l’individu ne se contente pas de projeter une seule ombre, mais une multiplicité d’ombres qui, toutes, lui ressemblent et ont un droit égal, par moments, à être lui-même. La personnalité n’est pas encore découverte.
 Son énergie s’annonce seulement dans la passion de la possibilité. Car il en est de la vie de l’esprit comme de bien des plantes : — la pousse terminale vient en dernier. Pourtant, cette existence d’ombre exige aussi satisfaction. S’il n’est jamais utile, pour un homme, de n’avoir pas eu le temps de vivre sa vie à fond, d’un autre côté, il est triste ou comique qu’un individu se trompe au point de vivre sa vie entière en en restant là. En ce cas, la prétention d’être un homme véritable devient aussi douteuse que la revendication d’immortalité chez ceux qui, n’étant pas à même d’affronter en personne le jour du Jugement, se font représenter par une délégation de bonnes propositions, de résolutions à la journée, de plans à la demi-heure, etc. Le principal, c’est que chaque chose vienne en son temps. Il y a un temps pour tout dans la jeunesse. Ce qui a eu son temps alors, l’aura de nouveau plus tard. Il est aussi sain pour l’homme d’avoir eu dans sa vie, un passé où il a contracté une dette envers le rire, qu’un autre pour lequel les larmes sont de rigueur.

Kierkegaard, La Reprise, traduction Nelly Viallaneix

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