Thursday, August 16, 2012

Souvenirs des morts


Les villes sont les tombeaux
secrets de nos passions. On
y revient plus tard pour retrouver
notre passé et des larmes soudain
nous coulent sur la face. Où sont
celles que nous avons aimées,
tant aimées ? Elles sourient
encore, assises avec nous à
une table du Grillon. Elles nous
attendent, impatientes, au coin
d’une rue, pour aller au marché
faire des courses. Les maisons
sont là aussi : celle où est né
le premier enfant, celle où est
né le second enfant. Ils ont
grandi, ils habitent maintenant
dans un autre pays ; mais un jour
ils reviendront eux aussi, envahis
par des pensées mélancoliques,
chercher les lieux de leur enfance
à jamais perdue. Les murs, si on
les interrogeait, nous ramèneraient,
bienveillants, de retour aux matins
lumineux, aux après-midi chauds
dans le parc en haut de la colline,
aux soirées bruyantes de la vie en
famille. Mais nous n’interrogeons
pas. Pour oublier, nous marchons
dans les rues étroites jusqu’à
la fatigue, fermant les yeux
de l’esprit à tout ce qui peut
encore réveiller les émotions.

Une fenêtre d’hôtel nous rend
présente pendant quelques
secondes la fille américaine que
nous avons aimée, elle aussi,
avant de la perdre pour toujours.
Une fois, à Paris, nous avons erré
ensemble pendant la nuit aux
bords de la Seine, l’amour et le
désir nous brulaient le corps.
Elle vit maintenant dans un autre
continent, elle est heureuse. Mais
elle se souvient, elle n’a pas
oublié elle non plus, je le sais.

Près d’une place, à côté de la vieille
poste, les volets d’une chambre
d’étudiante où nous avons embrassé
et puis aimé tendrement la jeune fille
allemande dont le petit ami, son premier
amour, était à l’armé. Elle jouait du violon,
je m’en souviens. Où est-elle maintenant ? Et
son petit ami, le mécano, qu’est-il devenu ?

Partout les pierres dorées, les
fenêtres des maisons, les fontaines
d’où coule sans cesse une eau
limpide, les platanes et même le
pavement du Cours Mirabeau
sont pleins de souvenirs. Et
nous, qui sommes venus en
visite, arrivons au soir le cœur
rempli de tristesse, regrettant
les morts et la disparition de
ceux que nous avons aimés et qui
nous ont aimés. Et notre cœur,
attendri, se déchire de nostalgie.

Et les morts nous visitent encore
dans le rêve quand, enfin épuisés par
tant d’émotions, nous nous endormons,
inquiets, dans la petite chambre de
la Rue Vendôme, près des Thermes.

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