Monday, November 07, 2011

Les Goncourt sur Henry Murger


1861

18 janvier.—Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux, tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre est venue avec les poils… La dernière fois que j'ai vu Murger, au café Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal. A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que c'était trop bête de s'échigner à faire des livres dont on ne vous savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien… et qu'il allait dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.
Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa chambre—et qu'il ignore être la sienne.
* * * * *
Jeudi, janvier.—Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre…
Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique, catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.
—Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition; et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité ennoblissante.
—Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme, l'homme;—être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?

3 Février

Allons, à bas la blague, les sensibleries et les réclames! Murger, sans le sou, a vécu comme il a pu. Il a vécu d'emprunts aux journaux. Il a carotté ici et là des avances... L'homme n'avait pas plus de délicatesse que l'homme de lettres. Amusant et drôle, il s'est laissé aller à mordre au parasitisme, aux dîners, aux soupers, aux parties de bordel, aux petits verres qu'il ne payait pas et qu'il ne pouvait rendre. Ni bon ni mauvais camarade. Je l'ai toujours trouvé très indulgent - surtout pour les gens qui n'avaient pas de talent: il en parlait volontiers plus que des autres. D'un égoisme parfait. Voilà, au vrai, ce qu'a été Murger. Il peut avoir honoré la bohème, il n'a honoré rien de plus.
Et, pour sa Lisette - Philémon et Baucis, comme dit, en parlant du couple, le lyrique Arsène Houssaye - c'était une horrible petite fille grinchue, ayant une engelure sur le nez, une petite gaupe du Quartier latin, qui a trompé Murger comme on ne trompe pas un homme, même un mari. Je sais que Buloz lui faisait l'honneur de lui parler; mais je sais aussi, par moi-même, qu'à Marlotte, elle était de la société de celles qui démarquaient les bas des femmes qu'on y amenait avec un peu de linge.
Tout est venu au-devant de lui, le succès et la croix. Tout lui a été ouvert au premier jour, théâtres, revues, etc. Il n'a pas eu d'ennemis. Il est mort à son heure, quand il était fini, lorsqu'il était forcé d'avouer qu'il n'avait plus rien dans le ventre. Il est mort à l'âge où les femmes meurent, ne pouvant plus faire d'enfants. C'est un martyr à bon marché. Ce fut un homme de talent, un esprit à deux cordes, qui eut le rire et les larmes. Il fut le Millevoye de la Grande Chaumière. Mais il manquera toujours à ses livres un parfum, je ne sais quoi de pareil à la race: ce sont les livres d'un homme sans lettres. Il ne savait que le parisien, il ne savait pas assez le latin.


Journal des Goncourt

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