Wednesday, April 28, 2010

Et ce fut tout

Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine.

Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.

- " Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extrahumaine. Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au-delà. C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à éblouir, et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux ! "

Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait. Madame Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :

- " La vue de votre pied me trouble. "

Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules :

- " A mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non !, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici ! "

- " Oh ! il n'en vient guère ! " reprit-il complaisamment.

Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.

Il jura que non.

- " Bien sûr ? pourquoi ? "

- " A cause de vous " , dit Frédéric en la serrant dans ses bras.

Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :

- " J'aurais voulu vous rendre heureux. "

Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait !, -- et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.

Elle le contemplait, tout émerveillée.

- " Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous ! "

Onze heures sonnèrent.

- " Déjà ! " dit-elle, " au quart, je m'en irai. "

Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous.

Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.

-  " Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais !  C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas.  Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! "

Et elle le baisa au front, comme une mère.

Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux.

Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.

Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.

- " Gardez-les ! Adieu ! "

Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut.

Et ce fut tout.


Flaubert, L'Education Sentimentale

Sunday, April 18, 2010

L’amour


 A man may sing a song with expression and without expression. Then why not leave out the song - could you have the expression then?

Wittgenstein



1

L’amour ne commence d’une façon sérieuse que lorsque les motivations sexuelles s’effacent. Jusqu’à là il ne s’agit pas d’amour. On peut même dire que jusqu’à là tout se réduit à la fatalité - ou devrais-je dire malédiction? - biologique, à un commerce d’apparences, à un échange d’illusions et d’espoirs, d’enfantillages et de curiosités. C’est, au fond, un agréable et naïve carnage, tout au plus. Parfois plein de maladresses.

C’est ce que je pense parfois. Et puis je n’en suis pas si sûr, j’en doute. Mais je sais qu’aucun mot n’a jamais deux fois la même signification, moins encore la même importance, ça je le sais. Les sentiments ne se répètent pas. Jamais deux fois. Nous manquons de vocabulaire. Peut-être manquons-nous aussi de sentiments ou de sensibilité, notre capacité de sentir et de comprendre ne s'exerce qu'à l'intérieur de frontières trop restreintes. Peut-être, je ne sais pas vraiment.

Les mots sont des êtres malléables, cependant, aux contours fluides, imprécis. Élastiques, ils s’adaptent et se conforment aux sentiments et aux sensations. En apparence, au moins. D’ailleurs nous nous en servons, des mots, sans trop réfléchir, la plupart des fois, à l'ambiguïté de nos propos, au manque de rigueur de nos impressions et de nos jugements. Et la vie suit son cours comme si tout était à sa place, comme si nous étions sur la bonne voie, comme si en fait il n’y avait pas devant nous un problème à résoudre.

Il se peut que nous sachions que par rapport à l’expérience elle-même, par rapport à la réalité qu’ils sont censés vouloir nommer et rendre claire, les mots n’aient qu’une valeur secondaire. N'est-ce pas que souvent on dit une chose alors qu'en agissant on fait tout le contraire?


2

Je me disais cet après-midi que je ne me souviens pas d’avoir jamais aimé ni d’avoir jamais été aimé. Mais qu’entendais-je par amour lorsque cette idée est venue déranger ma tranquillité?

En fait je crois que j’ai aimé et que j’ai été aimé. Je m’en souviens parfois. Je peux douter, bien entendu : était-ce de l’amour, vraiment ? Mais je déteste les complications, j'ai horreur de gaspiller mon temps à philosopher. Bien sûr que j’ai aimé. Bien sûr que l’on m’a aimé.

C’est quoi l’amour, en tout cas ? Une forme d’attachement physique à une autre personne ?  Probablement. Certainement. Il est difficile d’imaginer que l’amour ne soit pas l’amour d’un corps. Mais le corps n’est que la forme matérielle de la personne, une preuve visible de son existence. Il faut donc croire que l’amour n’est pas seulement ou exactement l’amour d’un corps, l’attachement à un corps. Je le crois sincèrement. Ce que l’on aime dans le corps n’est que la personne invisible qui l’habite. C’est pour cette raison que l’amour peut subsister – et subsiste parfois, il le semble -  malgré le vieillissement du corps, malgré les changements intervenus dans la forme ou l’apparence du corps, malgré la disparition du corps.

Combien de fois n’ai-je pas senti l’amour naître en moi de l’admiration que je ressentais devant l’intelligence, la joie de vivre, la ténacité, d’autres qualités morales d’une personne ? Il n’est pas difficile de comprendre ce qui se passait : les yeux, la bouche, le visage, les mains, les jambes, le corps dans sa totalité n’étaient que la forme matérielle que prenait l’être par ailleurs invisible de la femme qui était assise en face de moi ou à mes côtés. L’esprit et le corps ne faisaient qu’un et dans le corps de la femme que je regardais et que je touchais j’aimais en fait sa personne.


3

Une question se pose maintenant, inévitable : si ma perception des qualités morales de la personne se modifie, est-ce que ma perception de son corps, ma relation avec son corps, subiront aussi un changement ? Je veux le croire. Je dois préciser, cependant, que ce n’est pas exactement parce que le corps - ses manières, sa façon de se comporter - aura en quelque sorte confirmé, matériellement, mon changement d’opinion sur les qualités morales de la personne que ma relation avec lui peut changer. Je suis convaincu, en effet, que le corps et les qualités morales de la personne sont des êtres indépendants qui, quoi qu’en disent les psychologues, entretiennent entre eux des relations difficiles à saisir. Si le rapport de cause à effet – à tout changement moral correspondrait un changement adéquat dans le comportement du corps - est impossible à détecter, alors je peux aimer le corps seul ou la personne seule sans établir des rapports de signification entre eux et entre mes deux façons de les aimer.

Et pourtant j’ai bien affirmé à un certain moment que la manifestation visible de la personne morale se faisait dans le corps. Je n’ai pas changé d’avis, mais je ne crois pas nécessaire de revenir sur ce sujet pour éliminer la contradiction (qui peut être réelle ou seulement apparente).

Wednesday, April 14, 2010

"C'est une imbécile, une dinde, une brute... "

Mme Arnoux prit son bras ; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s'en alla.

Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il cherchait l'occasion de se déclarer ; elle était venue. D'ailleurs le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses ; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Mais, quand il fut assis près d'elle, son embarras commença ; le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.

-- " Rien de plus sot " , dit-il, " que cette punition ! "

Mme Arnoux reprit :

-- " Il y a des sévérités indispensables. "

-- " Comment, vous qui êtes si bonne ! Oh ! je me trompe ! car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir ! "

-- " Je ne comprends pas les énigmes, mon ami. "

Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.

Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.

Le jeune homme se sentit blessé par cette négation ; et, pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il s'enferrait.

Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n'osa.

Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais, la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout discernement.

-- " Si je lui déplais " , pensait-il, -- qu'elle me chasse ! Si elle veut de moi, qu'elle m'encourage ! "

Il dit en soupirant :

-- " Donc, vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme ? "

Mme Arnoux répliqua :

-- " Quant elle est à marier, on l'épouse ; lorsqu'elle appartient à un autre, on s'éloigne. "

-- " Ainsi le bonheur est impossible ? "

-- " Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords. "

-- " Qu'importe ! s'il est payé par des joies sublimes. "

-- L'expérience est trop coûteuse ! "

Il voulut l'attaquer par l'ironie.

-- " La vertu ne serait donc que de la lâcheté ? "

-- " Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagesse. "

-- " Ah ! quelles maximes bourgeoises vous avez ! "

-- " Mais je ne me vante pas d'être une grande dame ! "

A ce moment-là, le petit garçon accourut.

-- " Maman, viens-tu dîner ? "

-- " Oui, tout à l'heure ! "

Frédéric se leva ; en même temps Marthe parut.

Il ne pouvait se résoudre à s'en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :

-- " Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ? "

-- " Non ! mais sourdes quand il le faut. "

Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s'inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.

Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait qu'on ne le secourra pas et qu'il doit mourir.

Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard ; il se heurtait contre les pierres ; il se trompa de chemin.

Un bruit de sabots retentit près de son oreille ; c'étaient les ouvriers qui sortaient de la fonderie. Alors il se reconnut.

A l'horizon, les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa pousser dans un wagon, et s'endormit.

Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un passé déjà loin. Il voulut être fort, et allégea son coeur en dénigrant Mme Arnoux par des épithètes injurieuses :

-- " C'est une imbécile, une dinde, une brute, n'y pensons plus. "


Flaubert, L'Éducation Sentimentale

Monday, April 05, 2010

Un insaisissable malaise

Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes !

Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d'aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l'occasion, la hardiesse.

Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu'une abondance subite se serait détachée de son coeur, comme tombe la récolte d'un espalier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrait davantage l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.

La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Il n'avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui donnait.

Elle dessinait quelquefois ; et c'était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout, à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s'émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s'entendait jusqu'au bout du village si la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l'huissier qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter, sa feuille de papier à la main.

Emma, d'autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le compte des visites dans des lettres bien tournées qui ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner, elle trouvait moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait à poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reines-claudes, servait renversés les pots de confitures dans une assiette, et même elle parlait d'acheter des rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary.

Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possédait une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d'elle, à la mine de plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres très larges et suspendus contre le papier de la muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.


(...)


-- Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?

Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient sans doute, ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le coeur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait sur l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelles découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c'était loin, tout cela ! comme c'était loin !




G. Flaubert, Madame Bovary

Thursday, April 01, 2010

Elle et moi (II)

Je la regardais conduire. Son beau visage concentré sur la route, elle semblait méditer. Les arbres défilaient, les collines aussi. C’était au début du Printemps et le corps de la nature se réveillait. Elle méditait à quoi ? Je n’en avais aucune idée. Je la regardais. Elle est très belle même lorsqu’elle accomplit les gestes les plus banals. Je la regardais. Les jeunes filles ont la beauté des fleurs et des montagnes qui bordent la route, on reste là étonné à les regarder et c'est parfois une expérience douloureuse.

J’habite aux Etats Unis. La Californie est un état américain. J’ai passé ma vie à vouloir m’en aller en Europe parce qu’aux Etats Unis je n’ai jamais trouvé une femme avec qui parler d’amour. Les femmes américaines ont une étrange façon de parler d’amour. Je n’ai jamais compris ce qu’elles disent. Ça n’a plus aucune importance, maintenant que j’ai vieilli. Mais je suis toujours là, je ne suis pas encore retourné en Europe. Si on me demandait pourquoi est-ce que je ne suis pas encore parti puisque je ne suis pas heureux aux Etats Unis j'aurais du mal à fournir des explications convainquantes. De toute façon: c'est quoi le bonheur?

Elle n’est pas américaine, mais avec elle non plus je ne peux pas parler d’amour. Une fois je lui ai dit que je serais capable de l’aimer. Elle m’a répondu : vous, les poètes, vous ne savez pas ce que vous dites. Après cela j’ai décidé de ne plus lui parler de mon amour. Elle ne peut pas m’aimer, mais ce n’est pas sa faute - et elle m‘aime bien quand même, elle me téléphone et parfois nous allons ensemble à la plage.

Je ne veux pas qu’elle soit malheureuse. Ce serait cruel, injuste et tout à fait le contraire de l’amour. On doit aimer sans espoir d’être aimé, sans s’attendre à une récompense. C’est cela le vrai, le grand, le sublime amour. Tout le reste est excessivement humain et donc très imparfait et insuffisant. J’aspire à la perfection, moi. Donc, je n’attache pas une très grande importance au fait qu’elle ne peut pas m’aimer. Je l’aime, moi, c’est cela le plus important et c’est cela seul qui compte. Ma vie n’est pas une vie qui manque de sens.

Je ne sais toujours pas comment cela s’est passé. Elle était assise à côté de moi dans le café et quand je l’ai vue je l’ai trouvée à mon goût, ce qui ne m’arrivait pas depuis longtemps avec aucune femme. Elle portait une belle chemise bleue et son visage était frais comme une rose au petit matin. Je lui ai demandé brusquement : qui êtes vous ? Elle m’a regardé et elle a dit: on s’est rencontré avant, vous avez oublié ? Je me suis souvenu. Alors je lui ai dit : oui, nous nous sommes rencontrés avant, mais je ne vous ai pas reconnue, je vous trouve différente, on dirait une autre personne. Et sans m’en rendre compte j’ai commencé à l’aimer. Maintenant je l’aime beaucoup, je l’aime comme je ne me souviens pas d’avoir aimé aucune autre fille.

Non, je ne m’attends pas à ce qu’elle m’aime, elle ne peut pas m’aimer, je l’ai compris assez vite. Si elle pouvait m’aimer, je suis sûr quelle m’aimerait et me l’aurait déjá dit ou au moins fait comprendre. Mais quand je lui ai parlé d’amour, souvenez-vous, elle m’a dit que je suis un poète alors que je n’ai jamais écrit un seul vers et que je n’aime pas la poésie.

Ceux qui aiment sans être aimés se font beaucoup de soucis sur leur avenir. Ce n’est pas mon cas. Ne pas être aimé ne me dérange pas du tout. La dernière fois que l’on m’a aimé c’était juste un malentendu. Pendant sept années j’ai cru être aimé et ce n’était qu’un malentendu. Cela m’a servi de leçon.

Si tu n'étais pas là