Sunday, August 15, 2010

Les Walkyries

Je suis rentré chez moi. Je me suis enfui de mon pays natal, où pourtant j’ai cru, pendant les longues années qu’a dèjá duré mon exil dans des pays étrangers, que se trouvait la clef de mon destin, le sens dernier et profond de mon existence. Je ne peux plus supporter ce qui se passe dans mon pays. Ce n’est plus mon pays d’ailleurs. Je l’ai enfin compris. Mieux vaut tard que jamais. Des générations successives de politiciens ont trahi notre bonne foi et nos espoirs. Peu à peu les gens m’y sont devenus étrangers et je ne suis plus heureux quand je m’y trouve. Parfois, en conduisant sur les nouvelles autoroutes, et tout en admirant parfois un  paysage, je m’entendais dire: des ignorants, des brutes, ils ne respecteront jamais rien ni personne, ni sur les routes ni dans les villes. Le soleil et la bonne viande ou le bon poisson ne me suffisant pas, je ne veux avoir rien à foutre plus jamais avec ces cons. Ils se prennent pour des génies, pour les rois de l’univers peut-être ! Je suis donc parti à toute vitesse dès que j’ai pu.

Je suis arrivé fatigué du long voyage. J’ai donc très bien dormi, au moins les deux premières nuits. Mais j’ai fait des cauchemars bizarres et affreux, qui m’ont laissé épuisé. Je me trouvais dans une ville étrangère où je rencontrais deux filles que j’avais probablement aimées. Une des filles était avec son mari et son fils, je la voyais au café. On se croisait, elle me voyait, mais après qu'on s'est salués discrètement, j'ai senti qu'elle évitait mon regard. On ne s'est pas parlé.  Elle faisait semblant de ne pas me voir. Je me sentais coupable et je faisais de mon mieux pour passer inaperçu. L’autre fille, une connaissance plus récente, dont pourtant je ne sais toujours rien, était seule, mais elle aussi semblait m’ignorer. Le plus curieux était qu’elles se connaissaient. Elles étaient assises ensemble au café avec leurs amis.

Cela voulait dire quoi, toutes ces bizarreries qui n’avaient apparemment pas beaucoup de sens? Je me réveillais épuisé et confus, à demi malheureux, et je me remettais à fumer. Ma vie n’avait pas beaucoup de sens. Chaque fois que je restais absent trop longtemps de chez moi des pensées inattendues et déplaisantes, pénibles et contradictoires, m’assaillaient de tous côtés.  J’avais mal à la tête.

Dans la maison où je vis seul depuis quelques années je me suis assis au début de l’après-midi dans le séjour à écouter Les Walkyries de Wagner (j’ai acheté il y a quelques mois la version dirigée par Joseph Keilberth en Juillet 1955,  et bien que je ne sache pas ou ne veuille pas faire l’effort d’expliquer pourquoi cela n’est pas sans importance). Quand Joseph Keilberth dirigeait l’opéra à Bayreuth j’avais moins de 15 ans et je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais devenir, le futur m’étant totalement inconnu. Sachant cela, je pose maintenant parfois mon regard mélancolique sur les jeunes filles et les jeunes garçons que je croise dans la rue ou dans les cafés. Eux non plus ne savent pas ce qu'ils vont devenir, ce que la vie leur réserve. Tôt ou tard le temps aura raison de nous tous, de moi et d’eux, de nos illusions, du malheur parfois joyeux qu’est notre trop bref  passage sur terre. Nous croyons aimer et être aimés; nous croyons savoir ce que nous faisons, où nous allons, ce que nous cherchons et ce que nous souhations. Mais tout n’est qu’un énorme et souvent pénible malentendu. Il n'en restera qu'une poussière sans mémoire et sans nom.

Ce n’est pas facile, Wagner. C’est petit à petit qu’on commence à sentir la musique. Ça n’a rien à voir avec les mélodies chaleureuses, passionnées de Verdi, ni avec la gaité et la malice de Mozart. Au début on se demande pourquoi faire l’effort de comprendre et d’aimer cet allemand qui semble ne pas arrêter de se plaire dans les drames métaphysiques. Je commence à aimer ça, cependant.  Je pourrais dire que c’est ma vision poétique de l’existence comme une aventure heureuse qui s’est sérieusement évanouie et que c’est parce que j’ai connu dans ma vie la frustration et la douleur que finalement je peux trouver du plaisir à suivre les détours âpres de cette musique. C’est peut-être vrai, je ne sais pas.

Je pense beaucoup dernièrement à une fille, maintenant une femme, que j’ai connue et aimée il y a très longtemps. Nous nous sommes connus dans un café, une nuit. Pendant quelques mois nous nous sommes aimés sans que toutefois elle m’ait jamais dit qu’elle m’aimait. Je luis avais écrit une fois, il y a de cela plus de vingt ans, quand je venais d’arriver dans la ville où j’habite maintenant, loin cependant de la partie du pays où elle habite depuis toujours. Mais elle m’a fait gentiment savoir qu’elle était mariée et qu’il n’était pas question de se souvenir du passé ni de remettre en cause son mariage. Je me suis tu. Je ne l’ai jamais oubliée. Plus récemment je lui ai écrit à nouveau, timidement, craignant un nouveau refus. Mais le temps a passé et elle a accepté de m’écrire, de parler avec moi. Rien n’a changé, elle est toujours mariée et très heureuse de l’être, elle me l'a répété. Mais au moins nous pouvons être amis et même parler un peu du passé. Cela me rend heureux, bien que  mon bonheur discret  soit, comme il est facile à comprendre, imparfait. Je sais que, même si elle a finalement reconnu qu’elle m’a aimé, ni le présent ni l’avenir n’en seront pour autant modifiés.  Je suis d’accord : on ne doit pas s’introduire abusivement dans l’existence de ceux que nous avons un jour aimés. Une famille, cela prend du temps à construire. Je ne comprends pas les hommes et les femmes qui, croyant l’amour une sorte de fatalité romanesque ou romantique à laquelle tout est excusé, s’arrogent le droit de mépriser les règles de la bonne conduite, finissant par détruire une famille. L'adultère peut être inexcusable, il l'est certainement,  mais je crois qu'il a servi souvent, précisemment, à éviter la désagrégation de la celule familiale.

Je suis professeur de littérature en Australie et dans mes cours on lit et on discute souvent en détail le comportement de Madame Bovary dans le roman de Flaubert. On finit par comprendre, avec Flaubert,  que l’amour est souvent un malentendu. Emma était tellement naïve. Elle se faisait des illusions sur la perfection de l'amour et après elle se sentait accablée par l'imperfection trouvée dans ses escapades coupables. Quand Flaubert a écrit "Madame Bovary c'est moi",  il voulait dire qu'à l'image de Madame Bovary nous sommes tous aussi naifs dans notre imagination du bonheur. Charles, le pauvre, de son côté, ne comprenait rien à l’amour et ne se posait pas de questions non plus, il se bornait à aimer sa femme.

Non, je ne serai jamais celui qui essaie de se glisser dans les relations heureuses d’un homme et d’une femme. J’en souffrirais dans ma conscience d’avoir osé assumer une telle responsabilité. Que peut-on donner à une femme qui était heureuse avant de nous rencontrer? De quel droit lui enlevons-nous tout ce qu’elle avait construit et acquis lentement, dans son  mariage, au fil des années ? Je n’ai jamais senti l’amour aussi fortement que je devienne aveugle et oublie les principes élémentaires de la décence dans mon comportement. Tout le monde ne me ressemble pas, cependant. Tristan et Iseut, c’est très beau, certes. Mais les belles tragédies de la passion, qui d’ailleurs ne sont pas à la portée de tout le monde, c’est mieux qu’elles restent littéraires. Elles donnent peut-être un sens excessif à nos amours plus modérés et qui sont plus en accord avec la réalité modeste qui est la nôtre.

Moi, en tout cas,  je pense qu’aucune relation amoureuse ne justifie la tragédie ni la souffrance qui en résulte. Si les complications s'annoncent, il est mieux de laisser tomber.

Je m’ennuie partout. Mais ici au moins je sais sur quoi je puis compter. Après tant d’années je connais aussi mieux les règles du jeu social. L’interférence désagréable de la bureaucratie dans mon existence s’est peu à peu réduite. Les gens avec qui je travaille, je ne les apprécie pas pour la plupart, j'ai même du mal à comprendre comment j'ai pu les supporter pendant si longtemps; mais en fait je ne les vois pas beaucoup. Je crois que je finirai par me trouver une petite maison dans le désert pour y écrire, avant de disparaître, l’histoire du désastre insignifiant qu’a été mon existence. Probablement je n’ai jamais su aimer et maintenant c’est trop tard pour corriger les erreurs du passé. Je fais cette constatation sans émotion particulière en écoutant le débat impétueux entre les personnages de l’opéra de Wagner. J’ai l’impression d’avoir souvent pris des décisions importantes porté par la peur, par l’insécurité et par l’ignorance. Ça ne me sert à rien d'y penser.

Il y a des écrivains  et des compositeurs qui ont le talent de condenser et résumer les événements de l’existence de leurs personnages avec une cohérence tragique et convainquante. Tolstoï, Flaubert, Balzac, Eça. D’autres, comme Schumann et Fernando Pessoa, semblent n’être à l’aise que dans le fragment. Comme si le lien qui enchaîne les événements dans une intrigue pleine de sens leur était étranger. Je peux commencer à apprécier Wagner et admirer sans trop de réserves le talent lucide de Flaubert, mais j’appartiens plutôt à la dernière catégorie, le sens de ma vie m’étant resté souvent inconnu. Je doute beaucoup des intrigues trop bien ficelées.  Je fais ces remarques dénuées d’importance en me souvenant  des romans de Knut Hamsun et en particulier de Pan et de Mystères. Hamsun savait que le destin d’un être humain n’échappe jamais au mystère ni à un certain désordre - ni au ridicule, ni à la tragédie - mais il est passé maître dans la narration de l’incohérence et de la folie des hommes et des femmes.  Il savait bien de quoi il est question.

On dirait que les personnages de Wagner ne chantent pas, qu’ils ne font qu’échanger avec de sublimes et sévères intonations tragiques leur peine, leur mécontentement de la vie, leur projet de revanche. Mais de qui peut-on se venger, quelle revanche il y a-t-il à prendre?

J’ai lu beaucoup de romans. J’ai lu assez de romans pour deviner les intrigues romanesques dans la vie réelle. Wagner était fasciné, douloureusement peut-être, par les amours impossibles. Peut-être ne voulait-il pas reconnaître que tout amour est impossible. On espère trop de l’amour. Et puis on se donne trop peu parce que si l’amour est trop intense la vie risque d'être envahie par la douleur. D'ailleurs on a besoin de temps et de disponibilité pour les autres choses de la vie. Si on ne vivait que de l'amour et pour l'amour de quoi l'amour en tant que tel s'alimenterait-il? Nos douleurs ne sont pas toutes nées du malheur. Il y a aussi des douleurs nées du bonheur. Mais de quoi est-ce que je parle ?

C’est quoi l’amour, finalement ?  J’ai lu trop de romans et je pourrais, parfois, regardant ce qui se passe autour de moi, deviner l’avenir si je le voulais. Bien sûr, la fiction littéraire est une chose et autre chose, bien différente, la réalité telle qu’elle se déroule. Et forcer le destin n’est peut-être pas une très bonne idée.

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