Thursday, April 01, 2010

Elle et moi (II)

Je la regardais conduire. Son beau visage concentré sur la route, elle semblait méditer. Les arbres défilaient, les collines aussi. C’était au début du Printemps et le corps de la nature se réveillait. Elle méditait à quoi ? Je n’en avais aucune idée. Je la regardais. Elle est très belle même lorsqu’elle accomplit les gestes les plus banals. Je la regardais. Les jeunes filles ont la beauté des fleurs et des montagnes qui bordent la route, on reste là étonné à les regarder et c'est parfois une expérience douloureuse.

J’habite aux Etats Unis. La Californie est un état américain. J’ai passé ma vie à vouloir m’en aller en Europe parce qu’aux Etats Unis je n’ai jamais trouvé une femme avec qui parler d’amour. Les femmes américaines ont une étrange façon de parler d’amour. Je n’ai jamais compris ce qu’elles disent. Ça n’a plus aucune importance, maintenant que j’ai vieilli. Mais je suis toujours là, je ne suis pas encore retourné en Europe. Si on me demandait pourquoi est-ce que je ne suis pas encore parti puisque je ne suis pas heureux aux Etats Unis j'aurais du mal à fournir des explications convainquantes. De toute façon: c'est quoi le bonheur?

Elle n’est pas américaine, mais avec elle non plus je ne peux pas parler d’amour. Une fois je lui ai dit que je serais capable de l’aimer. Elle m’a répondu : vous, les poètes, vous ne savez pas ce que vous dites. Après cela j’ai décidé de ne plus lui parler de mon amour. Elle ne peut pas m’aimer, mais ce n’est pas sa faute - et elle m‘aime bien quand même, elle me téléphone et parfois nous allons ensemble à la plage.

Je ne veux pas qu’elle soit malheureuse. Ce serait cruel, injuste et tout à fait le contraire de l’amour. On doit aimer sans espoir d’être aimé, sans s’attendre à une récompense. C’est cela le vrai, le grand, le sublime amour. Tout le reste est excessivement humain et donc très imparfait et insuffisant. J’aspire à la perfection, moi. Donc, je n’attache pas une très grande importance au fait qu’elle ne peut pas m’aimer. Je l’aime, moi, c’est cela le plus important et c’est cela seul qui compte. Ma vie n’est pas une vie qui manque de sens.

Je ne sais toujours pas comment cela s’est passé. Elle était assise à côté de moi dans le café et quand je l’ai vue je l’ai trouvée à mon goût, ce qui ne m’arrivait pas depuis longtemps avec aucune femme. Elle portait une belle chemise bleue et son visage était frais comme une rose au petit matin. Je lui ai demandé brusquement : qui êtes vous ? Elle m’a regardé et elle a dit: on s’est rencontré avant, vous avez oublié ? Je me suis souvenu. Alors je lui ai dit : oui, nous nous sommes rencontrés avant, mais je ne vous ai pas reconnue, je vous trouve différente, on dirait une autre personne. Et sans m’en rendre compte j’ai commencé à l’aimer. Maintenant je l’aime beaucoup, je l’aime comme je ne me souviens pas d’avoir aimé aucune autre fille.

Non, je ne m’attends pas à ce qu’elle m’aime, elle ne peut pas m’aimer, je l’ai compris assez vite. Si elle pouvait m’aimer, je suis sûr quelle m’aimerait et me l’aurait déjá dit ou au moins fait comprendre. Mais quand je lui ai parlé d’amour, souvenez-vous, elle m’a dit que je suis un poète alors que je n’ai jamais écrit un seul vers et que je n’aime pas la poésie.

Ceux qui aiment sans être aimés se font beaucoup de soucis sur leur avenir. Ce n’est pas mon cas. Ne pas être aimé ne me dérange pas du tout. La dernière fois que l’on m’a aimé c’était juste un malentendu. Pendant sept années j’ai cru être aimé et ce n’était qu’un malentendu. Cela m’a servi de leçon.

No comments: