Tuesday, February 09, 2010

On peut mettre de l'art partout

(Bonnard)

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie ; -- mais les passions s'étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son coeur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.

-- " Je ne le vois pas souvent " , dit Arnoux.

Elle ajouta :

-- " Nous ne recevons plus, comme autrefois !

Etait-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation ? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.

-- " Que voulez-vous faire dans une époque de décadence comme la nôtre ? La grande peinture est passée de mode ! D'ailleurs, on peut mettre de l'art partout. Vous savez, moi, j'aime le Beau ! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique. "

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entresol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric, qui avait froid et faim.

Il courut au Café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :

-- " J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs ! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise ! "


Gustave Flaubert, L'Éducation Sentimentale

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